La location de courte durée type Airbnb suscite depuis plusieurs années une multiplication des contentieux devant les tribunaux français. Entre propriétaires désireux de rentabiliser leur bien, copropriétaires cherchant à préserver la tranquillité de leur immeuble et municipalités souhaitant contrôler le marché locatif, les enjeux juridiques sont considérables. L’adoption de la loi Le Meur en novembre 2024 et les décisions judiciaires récentes ont profondément modifié le paysage juridique de ces locations. Cet article fait le point sur les principales décisions de justice qui redéfinissent aujourd’hui les règles du jeu.

Le tournant jurisprudentiel de janvier 2024 : la redéfinition de l’activité commerciale

Une évolution majeure de la Cour de cassation

Pendant des années, les tribunaux adoptaient une position stricte : toute location de courte durée répétée était systématiquement qualifiée d’activité commerciale, la rendant incompatible avec les clauses d’habitation bourgeoise présentes dans de nombreux règlements de copropriété. Cette approche automatique a volé en éclats avec l’arrêt de la troisième chambre civile de la Cour de cassation du 25 janvier 2024.

Dans cette décision majeure, la haute juridiction a établi un nouveau critère de distinction : une location de type Airbnb ne constitue une activité commerciale que si elle s’accompagne de prestations para-hôtelières significatives. La Cour se réfère aux critères fiscaux de l’article 261 D du Code général des impôts, qui identifie quatre services caractéristiques : le petit-déjeuner, le nettoyage régulier des locaux (et non un simple ménage en début et fin de séjour), la fourniture de linge de maison, et la réception de la clientèle, même non personnalisée.

Les conséquences pratiques pour les propriétaires

Cette jurisprudence représente un assouplissement notable pour les propriétaires qui se contentent de mettre à disposition un logement meublé sans services additionnels. Leur activité est désormais requalifiée en location civile, potentiellement compatible avec les clauses d’habitation bourgeoise simples qui autorisent certaines professions libérales.

Le Tribunal judiciaire de Lisieux a rapidement adopté cette nouvelle grille de lecture dans une série de cinq décisions rendues le 2 février 2024. Les magistrats ont retenu que la qualification commerciale nécessite la démonstration de services accessoires significatifs rapprochant la prestation de celle d’un hôte professionnel. La Cour d’appel de Grenoble, en mai 2023, avait déjà amorcé ce virage en considérant qu’en l’absence de prestations para-hôtelières avérées, l’activité ne pouvait être qualifiée de commerciale.

Il convient toutefois de nuancer cette avancée : la jurisprudence distingue clairement les clauses d’habitation bourgeoise simples des clauses exclusives. Ces dernières, qui interdisent toute activité autre que l’habitation pure, continuent de proscrire les locations de courte durée, même dépourvues de services annexes.

Les sanctions financières : un régime durci par la loi Le Meur

Le doublement des amendes civiles

La loi du 19 novembre 2024 a considérablement alourdi l’arsenal répressif. Le montant maximal de l’amende civile pour changement d’usage illicite est passé de 50 000 à 100 000 euros par logement. Cette sanction vise les propriétaires qui transforment leur bien en meublé de tourisme sans autorisation dans les zones où celle-ci est requise.

Pour les dépassements de la durée maximale de location autorisée, désormais fixée à 90 jours par an pour les résidences principales dans de nombreuses communes, l’amende est portée à 15 000 euros par année de dépassement. Cette mesure cible spécifiquement les propriétaires qui contournent les règles en déclarant fallacieusement leur bien comme résidence principale.

La responsabilisation des intermédiaires

L’innovation majeure de la loi Le Meur réside dans la création d’une responsabilité pour les intermédiaires immobiliers. Le nouvel article L. 651-2-1 du Code de la construction et de l’habitation prévoit expressément que toute personne qui se livre ou prête son concours à la commission de l’infraction s’expose à la même amende de 100 000 euros. Cette disposition vise directement les conciergeries et sociétés de gestion qui facilitent la mise en location illégale.

Cette évolution marque une rupture avec la jurisprudence antérieure. La Cour de cassation avait jugé en novembre 2022 que les plateformes et intermédiaires ne pouvaient être inquiétés au titre de l’amende civile. Une décision de la Cour d’appel de Paris du 5 juin 2024 avait même condamné Airbnb à rembourser solidairement des sous-loyers indûment perçus, reconnaissant le rôle actif de la plateforme dans le contrôle des annonces.

La question de l’application dans le temps : le principe de non-rétroactivité

L’avis fondamental de la Cour de cassation d’avril 2025

La Ville de Paris et d’autres communes ont tenté d’appliquer les nouvelles dispositions plus sévères à des situations antérieures à l’entrée en vigueur de la loi Le Meur. La Cour de cassation a fermement rejeté cette approche dans son avis du 10 avril 2025. La haute juridiction a rappelé que l’amende civile constitue une sanction à caractère punitif, soumise au principe constitutionnel de non-rétroactivité des lois pénales plus sévères.

La loi Le Meur modifie substantiellement les règles de fond en remplaçant la date unique du 1er janvier 1970 par plusieurs fenêtres temporelles pour établir l’affectation à l’habitation d’un local. Elle affecte donc les critères permettant de qualifier un bien et ne peut s’appliquer aux changements d’usage intervenus avant le 21 novembre 2024.

Les premières applications jurisprudentielles

Le Tribunal judiciaire de Paris a rapidement appliqué ces principes dans deux ordonnances de référé révélatrices. Dans une décision du 23 juillet 2025, pour des locations antérieures à la réforme, le tribunal a appliqué l’ancien régime et prononcé des amendes de 10 000 euros contre le propriétaire et 25 000 euros contre la société de gestion. À l’inverse, dans une ordonnance d’octobre 2025, pour des locations poursuivies après l’entrée en vigueur de la loi, le nouveau régime renforcé s’est appliqué avec une amende de 30 000 euros et une injonction de retour du local à l’usage d’habitation sous astreinte.

Cette jurisprudence établit une lecture duale du contentieux : pour les faits antérieurs à novembre 2024, les propriétaires bénéficient de l’ancien cadre légal moins sévère ; dès lors qu’une location est constatée après cette date, le nouveau régime s’applique intégralement.

Les obligations énergétiques : une nouvelle source de contentieux

Le DPE obligatoire pour les meublés de tourisme

La loi Le Meur a étendu aux locations de courte durée les exigences de performance énergétique. Dès le 21 novembre 2024 en zone tendue, les nouveaux meublés touristiques doivent présenter un DPE avec une classe minimale E. À partir du 1er janvier 2034, tous les meublés de tourisme devront atteindre la classe D au minimum.

Le non-respect de cette obligation expose à une amende administrative pouvant atteindre 5 000 euros par logement. Les maires peuvent exiger la transmission du DPE dans un délai de deux mois, avec une astreinte de 100 euros par jour de retard. Cette mesure vise à éviter que les propriétaires de passoires thermiques, interdites en location longue durée, ne se replient massivement vers la location touristique.

Les nouvelles règles en copropriété : l’encadrement renforcé

Le pouvoir accru des assemblées générales

La loi Le Meur a modifié l’article 8-1-1 de la loi du 10 juillet 1965 sur la copropriété. Tous les règlements de copropriété établis après le 21 novembre 2024 doivent désormais mentionner explicitement l’autorisation ou l’interdiction des meublés de tourisme. Les copropriétés existantes peuvent modifier leur règlement à la majorité des deux tiers des copropriétaires, contre l’unanimité auparavant requise.

La Cour d’appel d’Aix-en-Provence, dans un arrêt du 20 mars 2025, a toutefois précisé que cette clause d’interdiction doit respecter des critères stricts pour ne pas modifier la destination de l’immeuble. Une interdiction générale et absolue pourrait être jugée disproportionnée si l’immeuble autorise par ailleurs certaines activités professionnelles.

L’obligation d’information du syndic

Les propriétaires et locataires doivent désormais notifier le syndic lors de toute déclaration en mairie d’un meublé touristique. Cette mesure vise à améliorer la transparence et permettre aux copropriétés d’exercer un contrôle effectif. Le défaut de déclaration peut être sanctionné et utilisé comme argument dans les contentieux opposant les copropriétaires.

Les contrôles municipaux renforcés

Les nouveaux pouvoirs des maires

La loi élargit considérablement les pouvoirs de contrôle des communes. Les maires peuvent désormais réduire à 90 jours par an la durée maximale de location des résidences principales, contre 120 jours auparavant. Ils peuvent également définir des quotas d’autorisations et créer des secteurs réservés aux résidences principales dans les plans locaux d’urbanisme.

La Ville de Paris a adopté en novembre 2024 un nouveau PLU interdisant toute création de meublé touristique dans les arrondissements les plus tendus, du Ier au VIIIe, le XIe et le secteur de Montmartre dans le XVIIIe. Cette mesure radicale illustre la volonté des grandes agglomérations de reprendre le contrôle de leur marché immobilier.

Les sanctions pour défaut d’enregistrement

Toute location meublée touristique doit faire l’objet d’un enregistrement en mairie avec obtention d’un numéro à afficher sur les annonces. Le défaut d’enregistrement expose à une amende administrative de 10 000 à 20 000 euros. L’utilisation d’un faux numéro d’enregistrement ou la fourniture de fausses informations est sanctionnée par une amende civile de 15 000 euros.

Les communes mobilisent des équipes d’agents assermentés pour effectuer des contrôles croisés, physiques et numériques. À Paris, environ trente agents se consacrent à cette mission, permettant de recueillir depuis le début de cette politique plus de 14 millions d’euros d’amendes.


Foire aux questions (FAQ)

Une clause d’habitation bourgeoise interdit-elle automatiquement les locations Airbnb ?

Non, depuis l’arrêt de la Cour de cassation du 25 janvier 2024, une simple clause d’habitation bourgeoise n’interdit pas automatiquement les locations de courte durée. Seules les locations accompagnées de services para-hôteliers significatifs (petit-déjeuner, nettoyage régulier, accueil personnalisé, fourniture de linge) sont considérées comme des activités commerciales incompatibles avec cette clause. Une location simple, sans ces prestations, est qualifiée d’activité civile. En revanche, une clause d’habitation bourgeoise exclusive, interdisant toute activité autre que l’habitation pure, continue de prohiber les locations Airbnb.

Quels sont les montants des amendes encourues en 2025 ?

Les sanctions ont été considérablement alourdies. L’amende pour changement d’usage illicite atteint désormais 100 000 euros par logement (contre 50 000 euros auparavant). Le dépassement de la durée maximale de location autorisée entraîne une amende de 15 000 euros par année. Le défaut d’enregistrement en mairie expose à une amende administrative de 10 000 à 20 000 euros. L’utilisation d’un faux numéro d’enregistrement est sanctionnée par 15 000 euros. Enfin, le non-respect du DPE obligatoire peut coûter jusqu’à 5 000 euros.

Les conciergeries et gestionnaires peuvent-ils être sanctionnés ?

Oui, c’est une innovation majeure de la loi Le Meur. Depuis le 20 novembre 2024, toute personne qui se livre ou prête son concours à une location illégale s’expose à la même amende de 100 000 euros que le propriétaire, par local en infraction. Cette disposition vise directement les conciergeries, sociétés de gestion et plateformes qui facilitent la mise en location illégale. Les intermédiaires doivent donc vérifier scrupuleusement la conformité des biens qu’ils gèrent.

La nouvelle loi s’applique-t-elle aux locations antérieures à novembre 2024 ?

Non, la Cour de cassation a tranché dans son avis du 10 avril 2025 : la loi Le Meur ne s’applique pas rétroactivement aux changements d’usage intervenus avant le 21 novembre 2024. Le principe de non-rétroactivité des sanctions pénales protège les propriétaires pour les faits anciens, qui restent soumis à l’ancien régime moins sévère. Seules les locations constatées après l’entrée en vigueur de la loi relèvent du nouveau cadre juridique renforcé.

Combien de jours puis-je louer ma résidence principale en 2025 ?

La règle générale autorise 90 jours par an pour une résidence principale, contre 120 jours auparavant. Ce plafond s’applique notamment à Paris depuis début 2025. Certaines communes peuvent maintenir la limite de 120 jours si elles ne l’ont pas abaissée par délibération. Au-delà de cette durée, le bien doit être déclaré comme résidence secondaire et nécessite une autorisation de changement d’usage dans les zones tendues. Il n’existe aucune limite pour la location d’une simple chambre dans votre résidence principale lorsque vous y résidez en même temps.

Mon copropriété peut-elle interdire les locations Airbnb après l’achat de mon bien ?

Oui, depuis la loi Le Meur, les copropriétés peuvent modifier leur règlement pour interdire les meublés de tourisme à la majorité des deux tiers des copropriétaires (contre l’unanimité auparavant). Cette modification doit toutefois respecter la destination de l’immeuble et ne peut être totalement arbitraire. Avant d’investir dans un bien destiné à la location courte durée, il est impératif d’analyser attentivement le règlement de copropriété et d’anticiper les évolutions possibles du cadre légal. La prudence commande également de vérifier les clauses spécifiques du règlement relatives aux nuisances et aux obligations d’information du syndic.

Dois-je déclarer ma location à la mairie même pour quelques jours par an ?

Oui, l’enregistrement en mairie est obligatoire pour tout meublé de tourisme, quelle que soit la durée de location, sauf si vous louez uniquement une chambre dans votre résidence principale où vous continuez de résider. Vous devez obtenir un numéro d’enregistrement et le mentionner sur toutes vos annonces. En copropriété, vous devez également informer le syndic de votre déclaration. Le non-respect de ces obligations expose à des amendes importantes, et les contrôles municipaux se sont considérablement renforcés depuis 2024.

À propos de l'auteur

Frédérique

Rédactrice web depuis plusieurs années, je suis fortement intéressée par le domaine de la finance et de la banque. Sujet aussi vaste que passionnant, il me semble essentiel que les gens puissent être informés de leurs droits dans ce domaine.